Luiz Inacio Lula da Silva, ancien président, et Dilma Roussef, son héritière au sein du Parti Travailliste (João de Bourbon / Licence CC)

Photo : Joao de Bourbon / Licence CC.

Avec 51,64% des voix pour 143 millions de votants, la candidate du Parti des Travailleurs a été réélue pour un second mandat à la présidence du Brésil. La campagne, très mouvementée, a montré l’indécision de la population, dont certains regards se sont portés vers le parti de centre-droit PSDB et son leader Aecio Neves, soutenu par les partis de droite.

 

Une campagne riche en rebondissements

 L’actualité nous le démontre régulièrement, un crash d’avion peut faire basculer bien des choses. L’accident mortel d’Eduardo Campos, survenu le 13 août dernier, a rebattu les cartes en permettant notamment l’entrée dans la course électorale de Marina Silva, longtemps pré-sentie comme l’opposante à Dilma Rousseff au second tour.

L’inattendue candidate du PSB, le parti socialiste brésilien, a fait parler d’elle à bien des égards. Ennemie personnelle de Dilma Rousseff, ancienne membre du PT (parti des travailleurs, gauche), puis candidate aux présidentielles de 2010 à la tête du parti Vert du Brésil (formation écologiste), ayant par la suite échoué à constituer son propre parti, Marina Silva a semé le trouble en se positionnant en troisième voie de l’alternative gauche-droite. A la faveur de l’émoi provoqué par la disparition d’Eduardo Campos, et maîtrisant une communication centrée sur l’idée d’apolitisme, d’écologie et de rassemblement, elle a bondit dans les sondages, faisant d’Aecio Neves, le candidat de la formation de centre-droit PSDB (parti de la social-démocratie brésilienne), le troisième homme.

Mais l’aventure s’est vite arrêtée pour Silva. La retombée médiatique s’est peut-être accompagnée d’une prise de conscience du peuple d’une certaine incohérence de son idéologie politique ; que penser en effet d’une candidate dite « socialiste », mais dont le programme économique est tout droit inspiré des thèses néo-libérales du PSDB, doublé de projets sociétaux clairement conservateurs sur des questions comme le mariage homosexuel ou l’avortement ? Ainsi, Marina Silva s’est fait battre au premier tour, récoltant un peu plus de 21% des voix, largement derrière Neves qui affichait un résultat de 33,5%. Elle a sans grande surprise choisit de soutenir ce dernier pour la suite de l’aventure.

Le deuxième acte de la campagne a mis en scène deux candidats principaux exposés aux critiques de la société civile. Aecio Neves est soupçonné d’abus en tout genre : alcoolémie, excès de vitesse et même violence conjugale… l’ancien playboy voit grandir sa popularité mais renvoie aux médias une image « rock’n’roll » peu adaptée à ses responsabilités politiques. A ce titre, Dilma Rousseff n’a pas hésité à l’accuser publiquement de « népotisme », suggérant aussi qu’il avait été surpris « ivre ou drogué » par le passé.

Mais la candidate du PT doit essuyer elle aussi des soupçons répétés. Il s’agit de l’accusation de corruption, de plus en plus collée à l’image du parti. Lors du dernier débat public qui a opposé les deux finalistes, vendredi 24 octobre sur Globo (principale chaîne de télévision), Aecio Neves en a fait son fer de lance contre sa rivale, revenant notamment sur l’affaire Petrobras. L’ancien directeur de cette entreprise publique de raffinement, Paulo Roberto Costa, a été incarcéré pour blanchiment d’argent et a récemment mis en cause plusieurs élus du PT. Peu de temps avant le débat, l’hebdomadaire conservateur Veja, prenant 24 heures d’avance sur sa fréquence de publication habituelle, avait fait paraître une accusation étayée sur cette affaire, qui implique aussi l’ancien chef d’Etat Luiz Inacio Lula da Silva (2002-2010). Cette édition surgissant au lendemain des sondages donnant Dilma Rousseff gagnante, cette dernière y a vu un acte de « terrorisme électoral », promettant d’attaquer la revue en justice pour diffamation. Face aux caméras de Globo, elle dément toute action personnelle de corruption.

C’est donc une aventure électorale riche en rebondissements et chargée d’émotion que les Brésiliens ont vécu ces dernières semaines. La campagne a trouvé des prolongations sur internet, via les réseaux sociaux, où les jeunes ont particulièrement exprimé leurs soutiens et leurs attaques virulentes vis-à-vis des candidats.

 

Des candidats diamétralement opposés

Le  duel final a été nettement polarisé entre la gauche du PT et la droite du PSDB. Il est porté par deux candidats dynamiques, incarnant des valeurs distinctes.

Dilma Rousseff incarne la prolongation de douze années de présidence travailliste, forte de ses avancées sociales. La candidate se félicite d’un taux de chômage très bas (4,9% au premier trimestre 2014), produit d’une politique étatique interventionniste. Elle envisage pour son nouveau mandat de mener une réforme fiscale tout en continuant à augmenter le salaire minimum. Sur les plans éducatifs et sociaux, Dilma Rousseff fait de l’école sa priorité, en envisageant un grand « bond en avant » financé par les royalties du pétrole. Les conditions des professeurs et de leur enseignement doivent être revues à la hausse, il est également prévu de créer 100 000 bourses étudiantes supplémentaires dans les meilleures universités étrangères. Le parti travailliste souhaite renforcer encore ses programmes d’aides pour les plus démunis, à l’image de la Bolsa Familia. Progressiste sur les questions de société, la candidate se prononce pour la légalisation de l’avortement comme du mariage homosexuel, déjà approuvé par le Conseil d’État mais pas encore voté par le parlement.

Fréquemment attaquée pour des soupçons de corruption, Dilma Rousseff est plus discrète sur ces questions. Elle souhaite néanmoins empêcher l’enrichissement illégal des fonctionnaires, et appelle de ses vœux un référendum pour réformer le système politique dans son ensemble ; et retrouver ainsi la confiance blessée du peuple en ses institutions.

Côté PSDB, Aecio Neves entendait incarner le changement. Cet économiste de 54 ans n’est pourtant pas novice en politique puisqu’il a déjà occupé le poste de gouverneur de Minas Gerais, deuxième Etat le plus peuplé du Brésil, et dont il est l’actuel sénateur. Petit fils de Tancredo Nevos, président décédé avant d’avoir pu être investi, il est issu de l’élite politique du pays, et est souvent décrit comme un « technocrate playboy », sportif et charismatique.

En tant que candidat dans la course électorale, il a du se battre après la montée aussi fulgurante qu’imprévue de Marina Silva, et c’est dans une dynamique de sprint qu’il franchit le cap du premier tour.

L’homme de centre-droit prône une politique libérale, dont témoigne son programme économique comme ses idées sociétales. Il envisageait de faire baisser l’inflation inquiétante du pays (plus de 6,5%), reprochant à sa rivale de n’avoir pas su le contenir. Il ambitionnait de regagner la confiance des investisseurs étrangers en menant une politique de rigueur budgétaire, en lançant également une réforme fiscale ; il souhaitait parvenir à l’autonomie de la banque centrale, et appelait à un retrait du pouvoir politique dans les attributions de marchés publics et dans les entreprises d’État.

Conscient des acquis de la gauche, il promettait toutefois de ne pas toucher aux aides sociales et voulait investir davantage dans l’éducation (à hauteur de 7% du PIB), pour remettre à long terme les écoles en situation d’échec scolaire au niveau de la moyenne nationale.

Partisan du bousculement des institutions, il est favorable à une réduction du nombre de ministères ainsi qu’un mandat présidentiel unique ; promoteur de l’efficacité en politique, il entendait également réduire le grand morcellement des partis existants (32 formations reconnues).

Pour l’avortement et le mariage homosexuel, il rejoint les idées de sa rivale.

C’est finalement Dilma Rouseff qui a été reconduite au pouvoir pour la deuxième fois. Mais les scores finaux, plus serrés que jadis (la candidate est élue avec 51,64% des voix, soit près de quatre points et demi de moins qu’en 2010 ; son rival obtient 48,36%) témoignent d’une hésitation des votants entre la gauche, l’ancienne évidence, et une nouvelle droite, symbole de modernité et d’ouverture libérale.

Aecio Neves, le candidat du Parti Social-Démocrate Brésilien ( George Gianni / PSDB / Licence CC )

Aecio Neves, le candidat du Parti Social-Démocrate Brésilien ( George Gianni / PSDB / Licence).

 

La classe moyenne, bastion mouvant de l’électorat, choisit la gauche : quelles perspectives pour le Brésil ? 

Au Brésil, la politique d’aide sociale menée depuis les deux mandats de Lula a permis l’émergence d’une classe moyenne, la classe C ; on estime que depuis 2003, 40 millions de Brésiliens ont dépassé le seuil de pauvreté des classes D et E, fixé à 1734 reals par mois (681€). Aujourd’hui, on estime que la classe moyenne représente plus de 55% de la population brésilienne, et près de 44% du corps électoral. Présente surtout dans le Sud-est industrialisé, c’est donc elle qui occupe une position décisive, pouvant faire basculer la balance électorale. En effet, la gauche travailliste peut compter sur le vote des classes défavorisées, géographiquement surreprésentées dans le Nordeste, et constituant encore près d’un tiers de la population ; le PSDB soutenu par la droite, quant à lui, tient pour acquis le noyau restreint mais croissant des classes supérieures.

Or, la campagne a révélé un fait nouveau : la classe moyenne hésite. Se sent-elle délaissée par la politique du PT ? Ce pan mouvant de la population subit le ralentissement économique qui succède au boom des années 2000 – et qui l’a fait naître. Après avoir pu accéder au pouvoir d’achat, des milliers de personnes le voient régresser, en corrélation avec l’inflation croissante. Cette augmentation du coût de la vie a été accentuée à partir de 2013, lorsque les préparatifs de la coupe du monde de Football se sont accélérés. En juin, de violentes manifestations ont secouées le pays, les protestataires fustigeant l’augmentation du prix des transports et les sommes, dites « sur-real » (le real est la monnaie locale), engagées dans la construction des stades.

En matière de services de santé, d’éducation et de mobilité urbaine, la partie « basse » de la classe moyenne connaît une qualité de vie aléatoire et parfois aussi précaire que celle des classes défavorisées. 30% des Brésiliens ont une assurance personnelle pour bénéficier de soins dans le secteur privé : ils évitent par là les hôpitaux publics et leurs manques de moyens. Et dessinent les contours d’un service médical à deux vitesses, symptôme d’inégalités sociales encore marquées.

L’éducation reste également un problème au Brésil. Malgré des sommes conséquentes engagées dans ce domaine (19% des dépenses publiques en 2011, contre une moyenne de 13% pour les pays de l’OCDE), c’est un chantier inachevé : dans beaucoup d’endroits, les moyens ne suivent pas la demande et les enfants assistent à des demies journées de cours, par alternance avec d’autres élèves.

La classe moyenne, davantage que le reste de la population votante du Brésil, a montré son indécision. Celle-ci s’exprime d’ailleurs aussi par une abstention en progression (plus de 21% au second tour), passant tout de meme par les urnes puisque le vote est obligatoire au Brésil.

Mais la majorité a finalement tranché. Malgré un parlement investi par des élus de plus en plus conservateurs, le gouvernement sera une fois encore travailliste. La voie choisie par le Brésil, septième économie mondiale aux 201 millions d’habitants, s’inscrit aux côtés de celles de pays plus modestes d’Amérique latine (Venezuela, Bolivie, Équateur…) héritiers de la gauche populaire. On peut y voir la continuité d’une phase d’expansion économique désormais plus lente, mais toujours contrôlée par l’État régulateur. On peut aussi pré-sentir l’arrivée prochaine, sur un pays s’émancipant de la pauvreté, d’un vent libéral qui a déjà soufflé fort. On peut enfin y lire la reconnaissance de millions d’individus qui ont quitté l’horizon des favelas à la faveur de la politique sociale engagée par Lula.

Lula, la figure nécessaire à la réélection de Dilma Rousseff ? Le 13 octobre, dans un entretien publié par la revue Carta Capital, ce dernier rappelait ses idéaux en déclarant : « Nous devons nous assurer que les personnes les plus nécessiteuses, économiquement plus faibles, plus fragiles en termes de formation professionnelle, aient le droit de manger, d’étudier, de dire: «Je suis Brésilien et n’abandonne jamais.” » Après douze ans d’exercice du pouvoir, le parti travailliste n’abandonne pas non plus.

Roxane Duboz