Le Musée du Louvre-Lens se révèle être un véritable succès, puisqu’il a dépassé cet octobre les 740 000 visiteurs, moins d’un an après son ouverture. Parlons Info a pu obtenir un entretien avec Vincent Pomarède, directeur des peintures au musée du Louvre à Paris, qui a beaucoup œuvré pour que ce jeune musée devienne ce qu’il est aujourd’hui.

 

Vincent Pomarède (Photo: © 2011 Musée du Louvre / Antoine Mongodin)

Vincent Pomarède (Photo: © 2011 Musée du Louvre / Antoine Mongodin)

P.I. : Pour Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre-Lens, l’objectif premier du musée, à savoir la démocratisation de l’œuvre culturelle, a été atteint. En effet, environ 60 % des visiteurs viennent de la région. Comment cette démocratisation a-t-elle été permise ? Comment avez-vous mis en œuvre cet objectif ? 

V.P. : Cet objectif nous tenait vraiment à cœur, et beaucoup de choses ont été pensées pour le réaliser. Je pense notamment à la Galerie du temps : comment présenter de façon simple, pédagogique, à des gens qui n’ont pas forcément la pratique du musée, l’histoire des arts ?

De la même manière, quand on a conçu les espaces “découverte des coulisses” et permis la visite des réserves du musée, on avait la volonté de présenter au public les métiers du musée, les leur faire découvrir. Nous pensions que, dans cet objectif, il fallait mettre à la disposition des visiteurs un certain nombre de supports numériques et professionnels pour leur faire connaître ces métiers.

La troisième chose, c’était d’avoir un nombre beaucoup plus important que d’habitude de conférenciers, de médiateurs, de personnes qui peuvent servir de lien au quotidien avec le public.

Le projet était donc plutôt à destination d’un public régional, ainsi qu’aux primo-visiteurs, les gens qui viennent très rarement dans les musées, et cette idée de démocratisation va pouvoir se poursuivre et se diversifier avec les projets qui vont être menés dans les prochaines années.

 

P.I. : Comment la particularité du Louvre-Lens de présenter des collections temporaires et transversales va-t-elle influer sur la manière dont elles vont être perçues ?

V.P. : Cette caractéristique était importante à nos yeux. La Galerie du temps se renouvelle un peu chaque année. C’est une idée forte pour nous, car nous voulons que les gens aient envie de revenir.

Au Louvre à Paris, qui est tellement immense que les gens n’ont font jamais le tour, l’idée était que les visiteurs reviennent autant qu’ils le veulent pour voir des départements qu’ils n’ont jamais visité ; dans les musées en région, on n’a pas forcément envie de revenir voir les collections permanentes qu’on a déjà visitées.

Nous avons donc voulu faire des rotations d’œuvres suffisamment longues pour que les gens aient le temps de les voir, de manière suffisamment régulière pour que les gens aient envie de revenir. C’est l’élément qui a fait naître la volonté très forte de la région que cet espace soit gratuit. Quand les gens apprennent qu’il y a un nouveau thème, une nouvelle œuvre importante, ils peuvent y revenir, et sans aucune difficulté financière.

On remarque que ça a tendance à marcher, car le public de la région est en train de revenir.

 

La Galerie du Temps au Louvre-Lens (© Kazuyo Sejima + Ryue Nishizawa / SANAA, Tim Culbert + Celia Imrey / IMREY CULBERT, Catherine Mosbach Paysagiste, Studio Adrien Gardère. Photo © Musée du Louvre-Lens / Philippe Chancel.)

La Galerie du temps au Louvre-Lens (© Kazuyo Sejima + Ryue Nishizawa / SANAA, Tim Culbert + Celia Imrey / IMREY CULBERT, Catherine Mosbach Paysagiste, Studio Adrien Gardère. Photo © Musée du Louvre-Lens / Philippe Chancel.)

 

P.I. : Le format du Louvre-Lens permet-il des choses qui sont impossibles dans le palais parisien ?

V.P. : C’est évident ! Le format à Paris est différent. Nos collections sont cloisonnées, nous sommes organisés en départements. Les départements antiques sont conçus à partir de zones géographiques – le monde Gréco-Romain, le monde Proche et Moyen-oriental -, et les départements modernes sont organisés par techniques : peinture, sculptures, dessins, etc.

Il est difficile pour nous, déjà administrativement, de mélanger les collections. On a une tradition de séparer les œuvres, de les présenter séparément. Il est absolument impossible, aujourd’hui, de présenter des peinture du XVII° avec des sculptures du XVII°. En allant plus loin, la peinture du XVII° est divisée en école flamande et hollandaise, en école française et en école italienne, dans trois espaces différents du musée.

C’est une organisation ancienne au Louvre, qu’il est difficile de remettre en cause. Toute forme de comparaison entre les différentes techniques et les différentes écoles est impossible.

Le Louvre-Lens nous donne une très grande liberté. On peut faire des comparaisons par-delà les techniques, les époques et les zones géographiques. Et puisque c’est un espace plus réduit, on peut travailler de manière plus précise sur les œuvres.

A Paris, nous sommes limités par la surfréquentation et nos grands espaces. Ce sont des salles de palais, des salles historiques. Nous pouvons désormais réaliser un travail de médiation très fin sur les œuvres. On peut facilement rester longtemps devant une œuvre avec un groupe d’enfants ou de personnes âgées, par exemple, et faire une analyse beaucoup plus fine. Ce qui est impossible dans les salles du Louvre où il y a trop de monde pour ça, et où il faut parfois marcher un kilomètre avant d’arriver pendant une œuvre.

 

P.I. : Peut-on alors parler du Louvre-Lens comme « un laboratoire » pour de nouvelles expérimentations ?

V. P. : Oui, au niveau de la présentation des œuvres, c’est tout à fait ça. Nous avons mené cette idée depuis la Galerie du temps, mais aussi en proposant la restauration d’œuvres en public, ce que nous n’avions jamais fait. Le public peut entrer dans les ateliers de restauration avec les professionnels ! On n’a encore jamais fait de visites de réserves avec des temps forts, où les spécialistes viennent et expliquer le travail qu’on y fait. On n’a jamais pu non plus, au Louvre, présenter les métiers qui sont les nôtres : c’est quelque chose de très fort, quelque chose que l’on veut développer de manière très solide au Louvre-Lens, pour trouver des solutions pour les amener ensuite, peut-être, au Louvre à Paris.

C’est donc une sorte de laboratoire. De la même manière, la présence à côté de sculptures et de peintures, est quelque chose qu’on a jamais pu imaginer au Louvre à Paris et qui marche bien.

Cette notion de laboratoire n’est pas perceptible pour le public, mais pour nous, professionnels, c’est un moyen de faire des tests dans un endroit absolument exceptionnel.

Propos recueillis par Anaïs Dudout