Lundi dernier est sorti le premier album de Fauve ≠, Vieux Frères – Partie 1. Après un premier EP de six titres extrêmement bien réussi, le collectif avait la pression. 

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Leur premier album était énormément attendu, par les fans bien sûr, mais également par de nombreux journaux plus ou moins spécialisés qui se sont faits envoûter par le phénomène Fauve ≠. Il n’y a qu’à être abonné aux publications des Inrocks sur Facebook ou Twitter pour s’en rendre compte : que l’on aime ou non, Fauve ≠ est réellement un phénomène, un phénomène auquel on peut devenir addicted. Un premier EP sorti en mai 2013 parmi les meilleures ventes françaises et de nombreux concerts à guichet fermé (jusqu’à ceux prévus au bataclan en février où toutes les places ont été vendues avant même la sortie de l’album), il n’était pas simple de passer à côté de Fauve ≠ en 2013.

Les six titres de l’EP « Blizzard » devaient préfigurer le premier album « Vieux Frères – Partie 1 ». Les albums, métaphores des différentes phases par lesquelles le groupe est passé, d’une phase de dépression (l’album « Blizzard ») à une phase de renaissance, de sortie du tunnel. C’est donc ainsi que l’album Vieux Frères – Partie 1 est conçu : comme un parcours d’une sortie de dépression à un début de renaissance. Onze chansons ou plutôt onze textes mis en musique pendant une quarantaine de minutes, de Voyous à Loterie. Du mal-être au sentiment que tout peut arriver, que tout peut encore basculer d’un moment à l’autre. Si « Blizzard » était un vrai coup de génie, l’EP a également desservi le groupe qui devait se surpasser pour égaler les six titres merveilleux.

Voyou (n. m.) : Personne souhaitant mettre un coup de schlass au quotidien.

L’album s’ouvre sur Voyous qui offre dans cette version enregistrée pour l’album (le titre était disponible en version « courte » sur YouTube quelques mois avant sa sortie sur l’album) un featuring au chanteur et rappeur Georgio, largement discutable. Ce titre donne l’impression d’être moins intimiste que lorsqu’il n’était joué que par les membres habituels du groupe. Même si l’un des principes du « Corp », comme les membres appellent eux-mêmes le Fauve ≠, est de rassembler et de donner des textes et des mots à tous ceux qui ne peuvent pas les écrire, les chanter ou les dire, l’idée de concrétiser ce principe sur un seul titre de l’album crée un déséquilibre. Le reste est pourtant très harmonieux mais l’ouverture casse l’idée d’une sortie commune du blizzard. C’est ce titre qui crée un album à deux vitesses, presque en deux parties avec le titre Voyous (qui a dû en surprendre plus d’un à la première écoute !) et les dix autres morceaux restants. Les deux titres RAG #3 et RAG #4 s’adressent aux Vieux Frères, c’est-à-dire à eux-mêmes mais également directement à l’auditeur, devenu lui aussi un « Vieux Frère » lorsqu’il a acheté son CD ou son vinyle. On peut d’ailleurs noter un bel effort de distribution avec du merchandising présent à l’intérieur des albums : un autocollant Fauve ≠, une carte de visite sur laquelle il est inscrit « Merci », et un ruban à accrocher au poignet sur lequel sont écrites des paroles de la chanson Jeunesse Talking Blues : « ≠ Toujours en cercle serré, toujours debout ≠ ». Le système communautaire prôné par le groupe est en marche. Il suffit d’arborer quelque part le signe « ≠ » pour rapidement se faire reconnaître par d’autres fans, ou tout simplement par ceux qui comme le groupe veulent du changement, des choses différentes, loin de la banalité morose du quotidien mortifère.

“I’ll let you be in my dreams if I can be in yours !”

La chanson Jeunesse Talking Blues résume parfaitement l’album, en un flot infini d’événements résumant une journée banale auxquels est ajouté le mot « Blues », comme si finalement on avait tous le blues du quotidien, de tout ce qui se passe et qui peut nous déprimer, nous énerver juste en les évoquant. Le titre peut faire allusion au Talking World War III Blues, une chanson de Bob Dylan enregistrée et chantée en talking blues en 1963, style proche de la manière de chanter de Fauve ≠, et qui raconte l’histoire d’un jeune homme qui se rend chez le médecin parce qu’il rêve de Troisième Guerre Mondiale. Le texte, extrêmement satirique et critique envers la société, pose néanmoins une question proche de celle posée par Fauve ≠ : de moi ou du médecin, qui est le plus malade ?  La jeunesse pourrait donc être en pleine Troisième Guerre mondiale, pourrait même être une jeunesse de Troisième Guerre si rien ne bouge, si elle ne sort pas de sa dépression. Alors si eux sont en train de s’en sortir malgré des difficultés de cœur (Infirmière et Lettre à Zoé), il nous ne reste plus qu’à savoir ce que la loterie nous réserve. Mais pour ça, il ne faut pas attendre, il faut “tenter tout ce qu’il y a à tenter“. Les idées ont été lancées et, si l’album n’est peut-être pas à la hauteur attendue (les textes de Tunnel et de Vieux Frères sont assez en-deçà des autres), si l’hymne des losers De Ceux a été écrit, il ne reste plus qu’à tout déconstruire, tout jouer, tout rejouer, tout exploser pour dépasser les conditions, les clichés et les routines trop vites installées. Après tout, when you ain’t got nothing, you got nothing to lose

Rendez-vous pour Vieux Frères – Partie 2.

Edouard Lenormand