Parlons Info a rencontré la chef de mission 2013 de Concordia, Anne-Marie Courant. Cette station de recherche franco-italienne est l’une des trois bases situées à l’intérieur du continent Antarctique. Une expérience unique à découvrir dans le contexte d’une zone étonnamment pacifiée.

L’équipe Concordia au début de l’hivernage profond. (Photo droit réservé/ source: Anne-Marie Courant)

L’équipe Concordia au début de l’hivernage profond. (Photo droit réservé/ source: Anne-Marie Courant)

Comment avez vous été choisie pour cette expédition en Antarctique ?

Anne-Marie Courant: Quand j’étais jeune, beaucoup de choses étaient interdites ou inaccessibles aux femmes pour des tas de raisons. Je rêvais de faire comme l’explorateur polaire Paul-Émile Victor mais j’avais finalement dû laisser tomber. Je suis devenu anesthésiste-réanimatrice.
Et en 2010, j’ai été mise au courant par ma sœur d’un poste très spécial pour la base Concordia. Il faut y assurer une mission d’hivernage pendant un an. Mon âge dépassait la date limite des 60 ans de l’administration française, j’en ai aujourd’hui 65… mais j’ai été recrutée par la partie italienne ! Le temps de me libérer d’un contrat, j’ai commencé l’entraînement.

Quelles ont été vos missions sur place ?

J’ai été engagée comme médecin et station leader (chef de mission). Nous étions 15 et communiquions en anglais puis progressivement en français et italien. Les missions d’une station leader sont multiples. On est responsable sanitaire du site. Il faut assurer la sécurité médicale, et surtout la sécurité concernant les problèmes psychologiques. Car on est seul dans un groupe confiné. Concordia et l’hivernal, c’est l’équivalent d’un vol sur Mars.

Équivalent en terme de quoi ?

D’isolement, des non-possibilités de retour pendant un an, pas de possibilité d’évacuation sanitaire, aucune possibilité d’intervention logistique. Il faut faire avec et sur place de début février jusqu’à début novembre. Il n’y a aucun moyen de venir chercher ou d’apporter quelque chose, même l’envoi par parachutage est impossible. La seule exception concerne les communications par voies satellites et Skype.
Par comparaison, la station spatiale européenne qui tourne en permanence doit être ravitaillée, dépannée ou évacuée en 48 heures. Nous, pas. Vous voyez l’enjeu…

Comment s’est déroulée l’arrivée ?

Quand on arrive, on est littéralement ébloui par la clarté, par cet environnement extraordinaire. Il tombe très peu de neige. On ne la voit pas sous la forme de flocon car ils y sont minuscules. On a l’impression d’être dans une poussière de diamant.

L'équipage à l'intérieur de l'un des compartiments de la station internationale européenne qui sert a l'entrainement des spationautes (Cologne). Anne-Marie Courant en haut à droite.

L’équipage à l’intérieur de l’un des compartiments de la station internationale européenne qui sert a l’entrainement des spationautes (Cologne). Anne-Marie Courant en haut à droite.

Quelles sont les objectifs de ces bases?

Ces objectifs sont surtout scientifiques, même s’il ne faut pas se leurrer, au niveau politique il faut aussi « tenir la place ». Pas au sens militaire du terme par contre. Car l’objectif militaire est absolument banni. C’est l’un des objectifs du traité de l’Antarctique de 1959. Il est voulu que l’Antarctique reste un domaine et un territoire pacifique sans aucune visée ni militaire, ni commerciale…

Est-il assez effectif pour ne pas entraîner rivalité comme au pôle nord ?

Pour l’instant, il n’y a pas de rivalité, et tout est fait pour que cela le reste.

Quelles recherches s’effectuent à Concordia ?

Sur la base, il y a trente programmes de recherche: en astronomie, en science de l’atmosphère, en glaciologie, en bio-médical, en magnétisme, et en sismologie.

Quels résultats y a t-il pu avoir ?

Étant donné la visée long terme des projets, difficile de savoir. Mais il y a une dizaine d’années par exemple sur la base, il y a eu le forage EPICA. Celui-ci a été suffisamment profond sur presque 3000 mètres pour accumuler 800 000 ans d’histoire de l’humanité. Cela a permis de stocker des carottes de glace pour constituer une sorte de “glaciothèque”.
Ce patrimoine est mondial et appartient à l’humanité entière. N’importe quel labo qui fait une demande sérieuse peut venir les chercher sur place pour les utiliser à des fins de recherche.

Il y a donc coopération complète ?

Absolument. Il y a peut-être des rivalités mais je ne l’ai pas senti comme ça. Les rivalités ne sont pas à ce niveaux là: comme dans tous les programmes, elles sont davantage dans les trouvailles.
Les projets Concordia sont coordonnés par la France, l’IPEV (Institut polaire français Paul Émile Victor) et le PNRA (Programma Nazionale Ricerche in Antartide, coté italien) qui gèrent la majorité des expéditions dans le cadre des traités. Cela peut inclure beaucoup de chercheurs dans le monde entier. Lorsque j’étais à Concordia, on a par exemple eu des visites d’Allemands, d’Américains… Les réseaux de recherche sont mondiaux.
Évidemmentil y a des revendications géographiques notamment. Elles sont essentiellement faites par les Australiens, les Néo-Zélandais, les Français, les Norvégiens, les Anglais, les Américains, les Argentins et les Chiliens.
Ils revendiquent surtout l’ensemble du littoral qui est plus accessible. Avant que l’on passe par forage les 3500-4000 mètres de glace au dessus de la croûte terrestre, il va se passer quelques décennies voire même plusieurs centaines d’années. Par contre le littoral est lui très intéressant pour tous le monde. Au niveau des recherches halieutiques (ndlr, la science de l’exploitation des ressources vivantes aquatiques) par exemple, et des choses potentielles à découvrir.

Y a-t-il aussi des intérêts au niveau des ressources naturelles ?

Il y a forcement des intérêts mais c’est encore très discuté. Pour l’instant, c’est plus centré sur le littoral.

Quelles sont les autres recherches effectuées au littoral ?

Il y a aussi les ressources sous-marines, les ressources situées sous la banquise, la biologie, la faune, la flore… Et il faut déjà en faire l’inventaire car les recherches sont de date récente.
À Concordia, c’est de la glace. Il n’y a aucune faune, aucune flore. Dès que l’on s’éloigne du littoral il n’y a plus rien, vraiment plus rien, que de la glace empilée sur quatre mille mètres.

Comment une telle zone pacifiée a-t-elle été possible ?

Je pense que ceux qui y ont travaillé ont certainement saisi toutes les erreurs qui été faites sur l’Arctique. Et étant donné l’inconnu de tout ce qui peut se trouver ou se faire en Antarctique, ils ont eu une vision assez clairvoyante et visionnaire pour ne pas laisser toute cette zone à la va-vite humanitaire, qui veut plutôt s’emparer des choses pour s’en servir à des fins personnelles. Là je pense qu’il y a eu une vision communautaire plus humaniste.

Y a-t-il une observation particulière des impacts environnementaux ?

C’est l’un des principaux objectifs du traité: une protection intégrante de l’environnement et des écosystème qui y sont dépendants et associés. On a déclaré l’Antarctique comme une réserve naturelle pour la paix, la science à visée mondiale.

Des évolutions particulières sont-elles attendues dans le futur ? Par exemple dues à des remises en cause du traité de l’Antarctique.

Le traité de l’Antarctique est valable jusqu’en 2048. Inutile de vous dire que l’on en débat en permanence… En plus des revendications géographiques on découvre des choses chaque année. Par exemple de nouvelles ressources halieutiques intéressantes pour la nutrition de l’humanité. Tout est discuté dans des comités scientifiques, juridiques…

Pensez-vous y retourner ?

Probablement pas vu mon âge car c’est très éprouvant physiquement. La vie de tous les jours n’y est pas toujours très facile. Il a fait jusqu’à -80 degrés à l’extérieur et il faut beaucoup de discipline !
Maintenant je vais souffler un peu et profiter de la vie, ça veut pas dire que j’en ai pas profité avant, hein ! Me reconfigurer avec la société de consommation est plus difficile par contre… Le bruit, la fureur…

Pour plus d’informations, voici le blog d’un autre membre de cette l’expédition: http://albane-en-antarctique.overblog.com/

Propos recueillis par Yonathan Van der Voort