Roschdy Zem, après Mauvaise foi (2006) et Omar m’a tuer (2011), plonge dans le milieu social du culturisme. Un film à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, sans prétention aucune, sinon celle d’extraire les “bodybuilders” des clichés qui leur collent à la peau.

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Entre comédie et drame familial, une fiction tout public.

L’histoire, c’est celle d’Antoine, jeune lyonnais clairement paumé, qui a accumulé les dettes dans son entourage en montant un système douteux de placements avec intérêts. Menacé, contraint de changer de domicile le temps de réunir l’argent, il va s’installer à Saint-Étienne chez son père Vincent, qu’il n’a pas vu depuis cinq ans. Il découvre alors que celui-ci pratique le culturisme de façon intensive. A trois semaine du prochain championnat, le père et le fils cohabitent bon gré mal gré, tentent peu à peu de s’apprivoiser et d’effacer les conflits du passé.

Si le fond fictionnel est finalement assez convenu, le film présente tout-de-même le mérite de ne pas offrir au spectateur une fin attendue. On apprécie également de découvrir le jeu d’un tout nouvel acteur, dans le rôle de Vincent. Et pour cause, acteur, il ne l’est pas. François Yolin Gauvin est un véritable culturiste rencontré par Roschdy Zem, étonnant cependant par sa prestance, son timbre de voix, ses expressions de visage face à la caméra.

Comédie dramatique, Bodybuilder aborde des thèmes graves comme les conflits familiaux et la violence liée aux trafics chez les jeunes, mais choisit finalement la voix de la légèreté. L’intensité dramatique de certaines scènes est presque toujours contrebalancée par un ressort comique ; de même, la tendresse naissante entre les deux personnages est entourée d’une pudeur telle qu’elle empêche de basculer dans le pathos.

 

« On ne peut dissocier le corps de l’esprit»

Ce n’est pas tant la fiction qui est remarquable dans le film de Roschdy Zem. Le réalisateur (qui se glisse d’ailleurs dans la peau d’un des personnages, le coach Vadim) présente finalement un documentaire enveloppé d’une histoire qui lui sert davantage de prétexte.

Roschdy Zem, dont les films ont une coloration sociale si ce n’est politique, a souhaité dans son dernier métrage parler d’une minorité en marge de la société. Regrettant de ne voir apparaître les muscles au cinéma uniquement dans des films d’action, il entend montrer l’envers du décor, à savoir la pratique quotidienne du culturisme qui s’accompagne d’un mode de vie incroyablement ascétique. Lui-même l’a découvert lors d’une expérience quasi ethnologique, après avoir fréquenté quelques temps les salles de sport pour les besoins d’un film. Sa curiosité initiale pour cette pratique a fait naître l’idée de Bodybuilder, dont l’histoire est librement inspirée du documentaire The bodybuilder and I, de Bryan Friedman, sorti en 2007.

Par un jeu de miroir, Vincent éduque Antoine sur cet univers, et le réalisateur en fait de même avec son public. Une façon subtile de montrer que nous avons bien plus à apprendre de ces sportifs que nous le pensons ; une façon efficace de détruire l’idée reçue selon laquelle un corps musclé renferme forcément un esprit simple. Roschdy Zem filme au contraire des sportifs (et sportives) d’une intelligence certaine, possédant surtout une grande connaissance du corps humain, de ses besoins nutritifs et des moyens de développement musculaire. Ainsi, on apprend que le contenu d’une assiette de viande blanche et de légumes pour un repas du soir est « calculé au gramme près »…

Bodybuilder montre également le paradoxe d’un sport de riche pratiqué par des pauvres. On peut voir tous les revenus de Vincent passer dans la salle de sport dont il est le gérant, ainsi que dans l’achat de sa nourriture et de ses compléments alimentaires. « Pas donné d’être superman ! » plaisante la caissière. Tout cela pour une gloire relative : « au mieux un reportage sur France 3 région », ironise sa compagne, si Vincent gagne le prochain concours. Alors, c’est qu’il y a autre chose derrière.

« On ne peut pas dissocier le corps de l’esprit », affirme Roschdy Zem. Lui s’intéresse à ce qu’il se passe, justement, dans la tête d’un homme qui choisit de s’imposer tant de rigueur et  même de souffrance pour un résultat incertain. Et peu à peu, au fil du film, on découvre sous l’armure la faiblesse, et sous l’objectif un peu absurde du premier prix (« 1er c’est bien, 2e c’est rien », peut-on lire sur les murs de la salle d’entraînement), la quête d’un idéal jamais atteint.

Idéal choisi pour échapper au spleen ? Libre au spectateur d’imaginer précisément les blessures passées d’un homme qui n’a pas su gagner l’amour de son fils. On les devine profondes. Libre à lui aussi de comprendre à quel point la vie de Vincent a basculé après son opération, il y a quelques années. Roschdy Zem ne nous dit rien sur le passé, sur la vie intérieure, l’invisible est suggéré. Tout ce qui est donné à voir sont ces masses musculaires impressionnantes. Maintes fois filmés, les corps difformes, dont on ne sait plus s’ils sont grotesques ou sublimes, sont désormais débarrassés du voile des clichés que l’ont posait volontiers sur eux. Avant que le regard de Roschdy Zem ne s’en mêle.

Roxane Duboz