Le 30 octobre 2007, le Brésil apprend qu’il organisera la Coupe du monde de football 2014. Dans un pays où ce sport est une religion et Pelé son Saint, la nouvelle n’a évidemment laissé personne indifférent. Si dans un premier temps l’ambiance était à la fête, il semble que l’euphorie générale ait perdu de son intensité au fil des mois. Et pour cause, à moins d’un an de l’événement, les motifs d’inquiétude sont multiples. Coup de projecteur.

 

Seuls trois stades sont pour l'heure prêts (Photo Erica Ramalho/Portal da Copa - Licence CC)

Seuls trois stades – dont le mythique Maracana – sont prêts à l’emploi (Photo Erica Ramalho/Portal da Copa – Licence CC)

« Le Brésil n’est prêt absolument nulle part »

« Je voudrais dire à mes collègues brésiliens que la Coupe du monde 2014, c’est demain, les Brésiliens pensent que c’est seulement après-demain », menaçait déjà Joseph Blatter, le Président de la FIFA, en 2011. Message reçu ? Apparemment pas. Les stades sont toujours en travaux ou en cours de modernisation ; de sorte qu’à l’heure d’aujourd’hui, alors que la date de livraison approche à grands pas (décembre 2013), seuls trois des douze stades sélectionnés sont prêts à l’emploi : le mythique Maracana de Rio de Janeiro, le stade de Fortaleza et l’Arena Pernambuco de Recife. Une situation inquiétante, malgré l’optimisme affiché par la FIFA qui assurait au cours de l’été que le pays était prêt à 70%. Optimisme qui tranche par ailleurs avec les déclarations du ministre des Sports brésilien, Aldo Rebelo. « On ne peut pas continuer au même rythme ou on ne livrera pas à temps », confiait-t-il en août dernier.

Mis à part les complexes sportifs, ce sont l’ensemble des infrastructures du pays qui posent problème. Alors que 600 000 touristes étrangers sont attendus à partir du 12 juin 2014, auxquels s’ajoutent plus de 3 millions de Brésiliens qui déferleront dans les rues pour l’occasion, le pays sera-t-il en mesure de faire face à une telle effervescence ? Dans un pays rongé par la criminalité, où se déplacer n’est pas chose facile, rien n’est moins sûr. C’est en tout cas l’avis de João Doria Jr, président de Lide, l’un des principaux groupes d’entrepreneurs au Brésil, pour qui le pays « n’est prêt absolument nulle part ». Transports chaotiques, sous-capacité hôtelière, aéroports vétustes (dix des treize aéroports en chantier ne pourront probablement ouvrir qu’après la compétition) : il semblerait qu’aucun secteur ne soit en mesure d’affronter l’afflux de visiteurs inhérent à un tel événement.

 

« Ce sera une belle Coupe du monde mais ce ne sera pas la Coupe du Monde du peuple brésilien »

Il faut avouer que le climat social des derniers mois n’a pas arrangé les choses. Alors que le coût de la vie n’a cessé de croître depuis quatre ans, l’augmentation récente du prix des transports publics est la goutte qui a fait déborder le vase. Résultat de ce ras-le-bol : des manifestations massives qui ont agité le pays de mars à juin dernier et n’ont fait qu’exorciser le malaise social qui y règne du fait de l’organisation de la Reine des compétitions de football. Si les brésiliens sont fiers d’accueillir une compétition qu’ils n’ont plus remportée depuis 2002, beaucoup auraient préféré que les milliards de dollars mobilisés aient servi à construire des écoles plutôt que des stades. C’est notamment le sentiment de Luiza, étudiante Brésilienne de 24 ans vivant à Paris, pour qui « le moment n’est pas bien choisi, le Brésil n’étant pas en mesure de « gaspiller » tout cet argent ». « Passée la fierté d’organiser un tel événement, je me rappelle que cet argent ne profitera sûrement pas au peuple brésilien dont la vie ne changera pas après la Coupe du monde », confit-elle. Même son de cloche  chez Romario, champion du monde avec la Seleçao en 1994, aujourd’hui député : «  Ce sera une belle Coupe du monde, mais ce ne sera pas la Coupe du monde du peuple brésilien, parce que le peuple n’aura pas les moyens d’acheter les billets. Les classes supérieures iront aux matchs, verront de beaux stades modernes… Mais c’est le peuple qui va payer l’addition » déclarait-il récemment à l’Equipe Magazine. Ambiance ambiance…

Motif de réconfort, s’il en est un, le cas brésilien n’est pas tout à fait un cas isolé. En 2010, l ’Afrique du Sud était elle aussi en proie à l’anxiété. Quelques mois avant le début de la Coupe du monde, la presse locale évoquait un « afro-pessimisme » criant. Avant la Coupe de 2006 en Allemagne, le président Jahannes Rau parlait, lui, de « dépression collective ».

En l’espèce, si on peut penser que les problèmes de calendrier ne seront qu’un mauvais souvenir dans quelques mois, la fracture sociale risque de laisser des traces. Autant dire qu’un sixième sacre mondial des locaux ne serait pas mal venu, histoire d’apaiser un peu les tensions.

Thibaud Baghdadi