Cet après-midi, les rues de la capitale étaient sous les feux de tous les médias du monde. Plus d’une soixantaine de chefs d’Etat ont précédé à une marche républicaine rassemblant plus de 1,5 million de citoyens. Retour sur une ambiance particulière, entre révolte et dignité.

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Laura Bonnet pour Parlons Info

Il est 14h30 à Paris. Après une ondée de courte durée, le soleil reprend ses droits sur la capitale et accompagne la détermination des passants qui se pressent dans les rues du 11ème arrondissement. « Boulevard Voltaire ? » De part et d’autres, on s’interroge, par où passer ? République, Bastille, Nation ? Plus aucun choix ne semble stratégique. L’accès à l’artère tant convoitée est bloqué aux piétons. Rapidement, les rues perpendiculaires au boulevard Voltaire sont encombrées, les manifestants se massent en face des barrières de sécurité et attendent.  Parmi la foule, rue Popimcourt, un homme porte une pancarte faite main, où il est sobrement inscrit « Je suis Cabu ». Il s’agit de Jean Larivière, photographe d’art contemporain et de mode, qui était un ami personnel de Cabu. « Je suis catastrophé », témoigne-t-il. « Il y a encore si peu de temps, on dinait ensemble, chez moi… ». L’artiste exprime tout-de-même un sentiment d’espoir : « Je suis très content, si l’on peut dire cela, de voir tant de monde dans les rues aujourd’hui. Désormais, le message à transmettre aux journalistes est de ne pas baisser la garde. »

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Ludovic Bayle pour Parlons Info

«Mercredi je ne réalisais pas encore ce qui s’était passé, l’ampleur de la chose. Quand j’ai vu les images et les réseaux sociaux j’ai commencé à être choqué par cet acte. Aujourd’hui je suis là, car je trouvais important de montrer mon soutien aux victimes », témoigne Julia, institutrice. De son côté Robert, scénariste « travaille dans l’audiovisuel. La création est ce pourquoi je fais ce métier, aujourd’hui je suis là pour défendre la liberté d’expression, car, la liberté d’expression passe par la création ». Serge “Michou”, membre du syndicat général du livre et de la communication écrite (SLCE), était «stupéfait du monde qu’il y avait», «tout le monde est là» a-t-il dit. Ces événements le «dépasse».  Les libertés et la liberté d’expression sont les raisons principales de sa mobilisation. Il était très touché par le drame perpétué au sein de la rédaction de Charlie Hebdo mercredi midi à Paris.

Il est 15 heures, mais rien ne bouge encore sur la place de la République, qu’un hélicoptère survole continuellement. Rue Sedaine, en bordure du boulevard Voltaire, à mi-distance entre le point de départ et le point d’arrivée, la foule est compacte. Floralba Magnier, éducatrice dans une école maternelle, habite au premier étage d’un immeuble de cette rue. Elle et son mari vont et viennent de la fenêtre au poste de télévision. « Toujours rien ! » crient-ils aux manifestants qui ne parviennent pas bien à apercevoir le boulevard. Le couple a conscience de vivre un moment exceptionnel.

« Cela fait vingt ans que nous habitons ici, et nous avons vu de nombreuses manifestations. Mais un événement comme celui-ci, c’est du jamais vu ! C’est très fort comme mouvement. Cela me rappelle 1981 et l’élection de François Mitterrand : un énorme mouvement populaire… »  commente Monsieur Magnier. « Nous sommes au cœur de l’Histoire. » poursuit-il. « Il s’agit désormais de savoir prendre les bonnes directions. Le seul moyen de lutter contre le terrorisme,  c’est l’éducation. » Son épouse confirme confirme. Elle aussi a fait une minute de silence jeudi dernier, avec ses tout petits. « Ce conflit ne vient pas d’aujourd’hui, il faut que la politique au sens large s’interroge sur cela, qu’elle amorce un véritable changement. Dans un sens, c’est  l’Occident qui a déclenché le terrorisme », ajoute-t-elle. Des paroles qui font échos à une pancarte aperçue en bas, dans la rue : « ARME DE REFLEXION MASSIVE ».  Le couple, révolté, n’en est pas moins ému. Et reconnaissant à la France, « pays des droits de l’Homme qui accueille aujourd’hui Benjamin Netanyahou et Mahmoud Abbas côte à côte ».

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Laura Bonnet pour Parlons Info

Soudain, une clameur s’élève. Les premières voitures remontent le boulevard Voltaire. Il est 15 heures 30, les membres de la famille des victimes ouvrent la marche. Bandeaux blancs au front, rubans rouges aux bras, ils sont salués par des cris de soutien et des applaudissements. Puis, c’est au tour des chefs d’État de défiler. A hauteur de la rue Sedaine, ils marquent une pause, le temps pour la foule d’entonner une émouvante Marseillaise, vivement applaudie par les dirigeants, François Hollande en tête. Le cortège reprend, directement suivi d’autres maires et personnalités politiques de tous bords.

Une fois ce cortège officiel passé, le boulevard Voltaire reste vide. Il est désormais seize heures quinze et la marche n’a toujours pas débuté à République. La foule s’impatiente. « OUVREZ, OUVREZ !! » scande-t-elle. Certains font même demi-tour et s’éloignent. Sur le balcon d’en face,
un groupe lance une Marseillaise, reprise en chœur et plusieurs fois par la rue. Quelques minutes plus tard, Manuel Valls et quelques autres membres du gouvernement franchissent le cordon de sécurité formé par les policiers au début de la rue et s’avancent vers la foule, provoquant un mouvement d’excitation. Le ministre de l’intérieur semble informer de lui-même que l’attente ne sera plus longue.

En effet, le cortège de manifestants s’est mis en route depuis la place de la République. Les policiers à pieds et en voiture, incroyablement nombreux, précède le mouvement. Ils sont eux-aussi acclamés par la foule. Et enfin les policiers reçoivent l’ordre d’ouvrir la rue Sedaine. Il est 16 heures 40 et c’est tranquillement que la foule, qui attend pourtant depuis plus d’une heure et demie dans le froid, gagne la rue Voltaire.
Le cortège est massif, relativement calme et très pacifique. Parfois, des applaudissements courent en chaîne d’une place à l’autre, le long du boulevard Voltaire, soulevant les marcheurs d’une fébrilité difficile à définir. Beaucoup de parents sont venus avec leurs enfants. Il émane de
la foule, confusément, le sentiment d’écrire une page de l’histoire.

Beaucoup de manifestants gagneront la place de Nation à la nuit tombée. Ici, la confusion est grande et les mouvements sont vite désordonnés à cause de ceux qui tentent de faire demi-tour pour rentrer chez eux. Une partie de la place est occupée par les télévisions, ce qui rend la circulation plus difficile encore. Tandis que les marcheurs continuent d’affluer, quelques curiosités hautes en lumières attirent l’œil. On retiendra une terrifiante et gigantesque marionnette de Marianne, arme blanche à la main et assaillie par des éclairs noirs, blessée au visage, mais triomphante. Des lanternes ont également été lâchées dans le ciel de Paris.

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Roxane Duboz pour Parlons Info

A partir de 18 heures, alors que les plus déterminés entament des veillées spontanées sur les places de la République et de Nation, la plupart des participants à cette grande marche s’éloignent du boulevard Voltaire. C’est la fin d’une après-midi d’indignation et de révolte. Sans incident notoire, Paris a vu défiler 1,5 million de « Charlie » d’horizons différents, tous unis sous le même drapeau tricolore.

 La Rédaction