Depuis quelques semaines, on ne peut échapper au livre La France Orange mécanique de Laurent Obertone, paru aux éditions Ring. L’ouvrage se déclare être une “enquête sur un sujet tabou: l’ensauvagement d’une nation”. Qu’en est-il réellement?

orangemécanique

 

La peur comme argument de vente?

Autant le dire tout de suite: La France Orange mécanique est une grande réussite. On ne peut que s’incliner devant le génie marketing des jeunes éditions Ring. Même pas besoin de dépenser des sommes astronomiques en publicité quand Marine Le Pen se charge d’assurer la promotion du livre. Cela suffit à capter l’attention des médias, jusqu’à ouvrir à l’auteur les portes du talk-show On n’est pas couché de Laurent Ruquier. Il n’y a rien de mieux pour booster les ventes d’un livre.

Le thème même de l’ouvrage, l’ultra-violence et l’insécurité, est une valeur sure. Après tout, ne nous abreuve-t-on pas, dans les journaux, les JT ou encore plus dans une multitude d’émissions interchangeables d’ “enquêtes” – d’Enquête d’action à 90′ Enquêtes -, d’exemples de violence et de délinquance – et tant pis si l’auteur annonce, en se servant d’extraits de presse et en surfant sur cette vague, que la “réalité” sur la question est occultée? L’insécurité n’est-elle pas un thème récurrent dans les campagnes électorales? Quoi de mieux pour vendre un livre que de s’appuyer sur cette curiosité macabre à vouloir les moindres détails sordides d’un crime tout en flattant les idées de ceux pour qui “l’Autre” est une menace?

En tant qu’objet littéraire et produit marketing, la réussite est totale. Le titre est accrocheur, rappelant le célèbre film de Stanley Kubrick qui raconte l’histoire d’un jeune criminel ultra-violent. La couverture est épurée, d’une couleur orange éclatante, elle attire l’œil. L’auteur, Laurent Obertone, est présenté comme un journaliste “provincial”, passé par l’ESJ de Lille, qui écrivait pour la presse régionale – car, voyez-vous, il semblerait qu’on ne peut faire confiance qu’aux journalistes de la Presse Quotidienne Régionale -, avant de se consacrer à l’écriture de son livre.

Son ouvrage est présenté comme un document. Le sous-titre nous explique même que “nul n’est censé ignorer la réalité.” et c’est là que le bât blesse. Laurent Obertone, qui reçoit d’ailleurs en quatrième de couverture l’adoubement de Michel Houellebecq, serait certainement un bon auteur de polars. Son style y serait plus adapté. Quitte à lire un essai sur l’insécurité ou l’immigration avec de telles thèses, autant lire un livre d’Eric Zemmour. Dans sa construction même, La France Orange mécanique rappelle un thriller. Les titres des onze chapitres sont numérotés de façon décroissante comme un décompte jusqu’au dernier chapitre intitulé: “L’explosion?”. Les premiers pages sont une description graphique d’un viol. Tous les ingrédients d’un bon polar sont présents, mais pourtant le livre est un “document”.

Un “document” finalement pas si “capital” que cela

Soyons honnêtes, l’auteur de l’ouvrage est d’une certaine manière très habile. Avant même que le lecteur puisse s’attaquer à l’étude du livre, une préface signée par le criminologue Xavier Raufer désamorce toute critique pouvant être adressée au travail de Laurent Obertone. Il annonce déjà les reproches émanant d’une “meute de persécuteurs polyvalents, d’antifascistes oniriques, de suffragettes de ligues de vertu”. En gros, si je critique ce livre, c’est que je suis un petit mouton de journaliste lobotomisé par la bien-pensance et la tyrannie du politiquement correct.

Il faut le dire, La France Orange mécanique n’est pas un fatras de mensonges et d’exemples inventés. Certaines réalités doivent être acceptées: l’insécurité est présente, le racisme ne touche pas que les minorités visibles, les prisons sont surpeuplées, il y a des problèmes d’intégration en France. Laurent Obertone n’a en aucun cas inventé ces problèmes majeurs – ce ne sont toutefois pas les seuls – touchant la société française actuelle. Un livre bien argumenté et bien documenté sur le sujet a le potentiel d’être très intéressant.

Le problème majeur de cet ouvrage, c’est que, finalement, toute piste de réflexion potentiellement intéressante est vite occultée par une utilisation excessive de l’ironie, une multiplication des attaques contre la gauche, les associations antiracistes ou féministes, une mise en avant d’une espèce de néo-darwinisme social de café du commerce, et surtout par une méthodologie contestable.

L’argument développé par l’auteur selon lequel on nous cache la réalité concernant l’ultra-violence est infirmé par le fait même que le livre compile de façon extrêmement anxiogène tous les exemples de faits-divers sordides (n’oubliant pas de préciser quand les auteurs des faits sont étrangers ou d’origine étrangère) qu’on peut trouver dans la presse locale. Laurent Obertone veut faire croire qu’il dévoile la vérité qu’on chercherait à nous cacher, prenant l’exemple du fait que pendant des siècles l’Église catholique a refusé d’accepter que la Terre n’était pas le centre de l’univers. La différence entre son cas et celui des hommes bataillant pour mettre en avant la vérité concernant la position de la Terre par rapport au Soleil, c’est que Copernic, Galilée et leurs successeurs s’appuyaient sur une rigueur scientifique.

Laurent Obertone compare des chiffres incomparables – les outils statistiques ont évolué entre 1900 et nos jours, il est impossible de tirer de conclusions à partir d’une comparaison de données de ces deux périodes pour affirmer par exemple que la criminalité ait pu augmenter. Il refuse d’admettre qu’on peut appliquer à toute statistique un certain nombre d’explications parfois contradictoires. Il convoque dans un ouvrage sur la France des exemples tirés de pays où la situation sociale et les relations inter-communautaires sont totalement différente pour tenter de justifier un argument concernant la situation française. Il ne cite que de façon plus que partielle ses sources. En faisant tout cela,  l’auteur de La France Orange mécanique ôte toute valeur à son argumentation.

Somme toute, La France Orange mécanique ne nous apprend réellement rien de très nouveau, si ce n’est comment réussir un joli coup de marketing médiatique.

David Bolton