La gauche se trouve aujourd’hui à un tournant majeur dans son histoire et la situation qu’elle connaît actuellement ne peut que précipiter sa métamorphose. Une crise de confiance au sein du PS, un Jean-Luc Mélenchon montant et un Emmanuel Macron qui attire de tous les côtés: tout semble aller à contre-courant pour la gauche traditionnelle française à laquelle on était habitué. Ces élections présidentielles représentent donc un moment historique pour cette gauche qui n’a jamais été aussi proche du bouleversement et du changement.

Où en est la gauche Française ?

Du point de vue d’Hubert Loppinet, secrétaire de section et militant PS dans la métropole lilloise:  « La gauche est en plein questionnement et reconstruction idéologique. Malheureusement, elle passe pour cela par une situation révélatrice compliquée qui est celle des présidentielles. Celles-ci sont une forme d’accélération de cette clarification idéologique. »

Un PS écrasé par des courants multiples

A l’occasion de ces élections présidentielles, nous sommes enclins à observer de majeures évolutions dans l’espace politique: beaucoup de candidats sont rattachés à un mouvement et non plus un parti politique bien distinct. De ce fait, à gauche du spectre politique, on peut distinguer de nombreux courants qui tendent à s’imposer de plus en plus à l’opinion publique et aux Français. C’est ainsi que “La France insoumise” de Jean-Luc Mélenchon explose tandis que la campagne de Benoît Hamon semble s’éteindre à petit feu. Le PS qui avait l’habitude d’occuper une part importante de l’espace politique de gauche, semble aujourd’hui s’être délité au point de s’effacer pour laisser place à d’autres courants. Pensons bien-sûr à Jean-Luc Mélenchon – que nous avons déjà mentionné – qui est le premier bénéficiaire de ce déclin du PS. Mais, pensons également au candidat ouvrier, Philippe Poutou ainsi qu’à Nathalie Arthaud, du parti de la lutte ouvrière. Ainsi, de nombreux courants de gauche présentent aujourd’hui un candidat à la présidentielle, et le candidat PS n’est plus qu’un candidat parmi tant d’autres, qui “se fond dans la masse”, en quelque sorte.

Benoît Hamon lors de son meeting à Lille le 29 mars

Benoît Hamon lors de son meeting à Lille le 29 mars

En outre, le candidat de la “France insoumise” est même parvenu à inverser le schéma qui plaçait Benoît Hamon devant toute autre candidature de gauche, et prend les devants en se plaçant aujourd’hui à la 3e ou 4e position selon les sondages dépassant donc parfois le candidat des Républicains, François Fillon. Ainsi, l’espoir d’une victoire de la gauche a vite changé de visage puisqu’il se trouve aujourd’hui, non plus en Benoît Hamon, mais bel et bien en Jean-Luc Mélenchon. Beaucoup appellent alors à un rapprochement entre le candidat socialiste et Jean-Luc Mélenchon. Mais cette demande a vite été refusée par les candidats. Ces derniers refusant d’abandonner leurs idées, leur programme pour se ranger derrière quelqu’un d’autre. Récemment, une Lettre ouverte du philosophe Patrice Maniglier a été adressée à Benoit Hamon, demandant l’abandon du candidat socialiste et son ralliement à Jean-Luc Mélenchon, dans l’espoir d’une victoire de la gauche. Mais, en dépit de cette volonté de rapprochement, les socialistes semblent avoir du mal à laisser le candidat de la “France Insoumise” représenter le visage de la gauche triomphante.

Selon Hubert Loppinet: « Ce qui se passe avec Mélenchon est troublant. Les 20% qu’il représente aujourd’hui sont portés sur un individu, et ce que j’observe c’est qu’il n’y a pas de réelle structure derrière. Si Mélenchon meurt demain, il n’y a plus rien alors que si Hamon meurt demain, il reste le PS qui porte des idées, des individus qui ont su se regrouper pour faire avancer la société. »

Licence CC - photo prise par Pierre-Selim

Licence CC – photo prise par Pierre-Selim

Un échec du bipartisme traditionnel: Républicains / PS.

Les partis traditionnels qui sont d’habitude les plus influents dans l’espace politique se trouvent aujourd’hui relégués aux 3-4-5e positions, selon les derniers sondages. La gauche traditionnelle majoritairement occupée par le PS, ainsi que la droite des Républicains ne sont plus réellement sous les feux des projecteurs aujourd’hui, à l’occasion de la campagne présidentielle 2017. On observe alors un bouleversement du paysage politique au profit de candidatures  se présentant comme “hors-partis” ou “hors-système” s’appuyant sur un mouvement bien précis, tel que “La France Insoumise” de Jean-Luc Mélenchon, “En Marche” d’Emmanuel Macron ou encore le mouvement de Marine Le Pen. Ainsi, l’hégémonie des partis traditionnels n’est plus. Cet échec des partis traditionnels de gouvernement est sûrement dû, en majeure partie, à la désastreuse alternance droite-gauche (Sarkozy-Hollande) que la France vient tout juste de connaître. Jean Garrigues nous rappelait alors les raisons d’une telle déception de la part des Français: “Il y a eu fin 2007 une campagne présidentielle qui a été marquée par l’illusion d’une régénération politique, autour de Nicolas Sarkozy d’un côté, autour de Ségolène Royal de l’autre. Cette illusion a été déçue pour les français par l’échec de Nicolas Sarkozy, puis par l’échec de François Hollande.” Cette alternance droite-gauche a, dès lors, conduit à une impasse pour les partis traditionnels et a favorisé l’émergence de nouvelles formes de politiques, se distinguant des canaux politiques traditionnels. Ainsi, le mouvement “En Marche” d’Emmanuel Macron a choisi une méthodologie toute autre que celle des partis traditionnels et cela semble bien porter ses fruits.

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La primaire à gauche ou la confirmation d’un parti divisé

La primaire à gauche a déjà montré il y a quelques mois, une division entamée entre deux orientations clairement distinctes: “Deux gauches irréconciliables” assumées depuis quelques temps déjà par Manuel Valls. Ainsi, il nous est possible d’identifier une orientation plutôt libérale, incarnée, entre autres par l’ex-premier ministre qui s’oppose à une orientation plus idéaliste, incarnée, en partie par Benoît Hamon. La perte de cette unité est alors propice à des orientations de part et d’autre de l’échiquier politique: certains assumant plutôt une position sociale-libérale, tandis que d’autres, tendent à s’approcher d’une gauche plus radicale. Ainsi, “Manuel Valls assume et défend la politique économique et sociale d’inspiration libérale du quinquennat” tandis que “face à (lui), Arnaud Montebourg et Benoît Hamon incarnent en revanche de possibles évolutions de la social-démocratie, sur des lignes moins consensuelles, et plus à gauche” affirme Fabien Escalona dans un entretien avec Télérama, au sujet de la primaire à gauche.

Ce clivage est d’autant plus marqué par l’annonce récente de l’ex-premier ministre, Manuel Valls, affirmant sa préférence pour Emmanuel Macron et négligeant ainsi son engagement lors de la Primaire de soutenir le gagnant coûte que coûte. Une décision qui met précisément en évidence la mésentente actuelle de deux idéologies, au sein du même parti.

Cette primaire à gauche s’est bel et bien conclue sur une note négative, déclarant et ancrant pour de bon une scission au sein du PS. Cette perte d’unité est alors évidemment nuisible pour le candidat PS qui se voit arraché d’une bonne partie des électeurs de gauche: ceux-ci ne trouvant plus leur place au PS et se dirigeant donc vers le centre, vers Emmanuel Macron ou vers la gauche, vers Jean-Luc Mélenchon.

Comment cette division est-elle vécue auprès des militants socialistes ? « Cette division me désole depuis 5 ans et non pas seulement depuis un mois. On observe un besoin de repenser le parti dans ce qu’il est, pour répondre aux besoins des Français. » nous confie notre militant PS. « La division commence au moment où un des principes fondamentaux du parti, c’est à dire la discipline de parti, a été rompu par la fronde. A partir du moment où les gens d’un parti montent des motions de censure ou qu’ils ne votent pas des lois, ou encore lorsqu’ils créent des situations de doute par rapport à l’action de son propre gouvernement, cela entraîne une forme de déliquescence. Les différentes prises de position sont la continuité d’une histoire et non le début. »

Un quinquennat décevant qui laisse ses marques

Mais le malheur de la gauche socialiste ne provient-il que de cette division? Le quinquennat décevant de Hollande a évidemment son rôle à jouer. La déception qui a suivi le mandat du dernier président PS est un facteur plus que déterminant dans l’échec ou plutôt la crise de confiance que connaît le PS en ce moment. Les socialistes sont alors marqués et même pénalisés par ce dégoût inédit des Français, cette déception récente. Voter socialiste, c’est dans l’esprit des citoyens français, refaire un mandat semblable à celui de François Hollande. Ce quinquennat laisse donc des marques, comme des “séquelles” sur le Parti Socialiste français qui peine alors à convaincre l’opinion publique. Ainsi, le candidat PS est, dès son début de campagne, pénalisé par ce poids non négligeable.

Quel avenir pour la gauche ?

Comment les socialistes perçoivent-ils l’avenir de leur parti ? D’après Hubert Loppinet: « L’avenir du PS est, malheureusement, il faut l’admettre, presque conditionné au résultat de dimanche soir. Quand on réfléchit à toutes les possibilités de second tour, on observe des seconds tours plus mortifères que d’autres pour le PS. On ne peut pas réellement prévoir l’après des élections. Toutefois, ce que l’on peut souhaiter c’est que la voix du PS continue à briller. Celui-ci reste, à mes yeux, dans le paysage politique français, l’outil le plus démocratique, le plus associant ses militants. »

« Le PS est une voix singulière, entre la voix Européenne et la voix démocratique qui respecte l’individu dans ce qu’il est dans la société, dans ce qu’il est capable d’entreprendre, de vouloir. Cette voix doit être régénérée et reconsolidée. Les idées doivent se reconstruire, se redéfinir. Mais les fondamentaux sont là. »

Plusieurs scénarios possibles

Il est évident que la gauche sortira transformée de ces élections. Mais, de quelle manière devons-nous imaginer la suite des évènements ? En prenant l’hypothèse d’un Emmanuel Macron triomphant au 2nd tour, on imagine mal une gauche inchangée. Cette dernière sera alors forcée d’évoluer puisqu’une partie de ses membres aura sûrement rejoint – ou en serait du moins tenté – le gouvernement du nouveau président – si ça n’est pas déjà le cas. Cette hypothèse laisserait une gauche ébranlée forcée de muter, d’une manière ou d’une autre. Le candidat à la présidentielle, Benoît Hamon, pourrait alors très bien incarner ce “nouveau visage” de la gauche socialiste française. Une autre hypothèse voudrait que Jean-Luc Mélenchon s’imposerait tellement dans le paysage politique français – grâce à son récent succès – qu’il incarnerait, plutôt que Benoît Hamon, le “nouveau visage” de la gauche.

Affiches présidentielles

Une recomposition du paysage politique?

Ces élections se posent en un réel tournant historique pour la politique française en ce qu’elles vont certainement donner lieu à une recomposition du paysage politique français. En effet, comme nous l’avons déjà évoqué, ces élections présidentielles pourraient très bien évincer les deux grands partis – les Républicains, PS – dès le premier tour. Le clivage traditionnel droite-gauche semble, au-delà du récent questionnement de la gauche de plus en plus apparaître comme un concept obsolète.

Rachel Rodrigues