Tribune - Il y a quelques mois, Paul Godefrood militait pour une intervention en Syrie. Aujourd’hui, il est convaincu que si les Russes se permettent d’intervenir en Crimée, c’est en partie dû à la faiblesse montrée par les pays occidentaux ces dernières années.

Vladimir Poutine ne semble pas redouter les sanctions dont le menacent les pays occidentaux. (Photo: Kremlin/ Licence CC)

Vladimir Poutine ne semble pas redouter les sanctions dont le menacent les pays occidentaux. (Photo: Kremlin/ Licence CC)

L’an dernier, je militais dans les pages de ce site pour une intervention franco-américaine en Syrie afin de protéger les populations civiles et de mettre un coup d’arrêt au régime meurtrier de Bachar Al Assad. Mais surtout, il s’agissait à l’époque d’envoyer un signal fort aux ennemis de la démocratie et à ceux, Russie et Chine en tête, qui manœuvrent dans l’ombre pour faire prévaloir leurs intérêts personnels et leurs visions du monde. Et alors que nos démocraties courbaient l’échine devant le soutien inébranlable de la Russie, et avouaient par là même la faiblesse accrue de l’Ouest, je disais que le point d’équilibre s’était déplacé à l’Est.

Vladimir Poutine avait joué et, surtout, il avait gagné. Désormais, ce noble héritier des Tsars de toutes les Russies et des apparatchiks de la Guerre froide a une certitude que rien ne pourra ébranler : l’Occident, États-Unis et Europe, est faible et sa domination dans le concert des nations est révolue. C’est cette certitude, couplée à une vision du monde dans laquelle la Russie ne serait protégée que par un glacis le séparant de l’Ouest – vision caractéristique de l’histoire de cette nation, d’Alexandre III, qui refusait la création à ses frontières d’une Pologne alliée de l’empereur français Napoléon, aux premiers secrétaires du Parti communiste soviétique qui avaient permis la formation de pays satellites – qui a convaincu Vladimir Poutine qu’il avait les mains libres pour « envahir » la Crimée.

Envahir n’est d’ailleurs pas le terme approprié pour définir une situation où les militaires russes sont accueillis à bras ouverts par une population à 60% russophone et qui possède la nationalité russe, et où la flotte de la mer noire est stationnée. Une situation où la population elle-même a pris d’assaut dans un premier temps le siège du Parlement de Crimée avant que les soldats russes ne prennent le relai, où la population place des points de contrôle sur les routes menant au reste de l’Ukraine. Force est de constater que pour la majorité de cette population, en effet, selon le bon mot du Premier ministre de Crimée, tout est « normal ». Ou plutôt tout est redevenu normal avec la présence russe. Pour ces Russes et leur gouvernement, l’équation est simple : eux savent et font savoir qu’ils n’hésiteront pas à mener de vrais combats et à subir des pertes, potentiellement lourdes. En face, qui ira verser ne serait-ce qu’une goutte de sang pour les révoltés de Maidan ? L’Ouest n’est plus prêt à une confrontation et peine à le cacher. A peine cette crise entamée, et malgré l’apparence d’unité de façade, l’union sacrée des occidentaux commence à craquer : les pays d’Europe de l’Est sont pour une réponse forte, l’Allemagne ne veut pas couper le lien avec la Russie, le Royaume-Uni ne veut pas fragiliser sa place financière où les oligarques russes sont chez eux et la France, pour une fois à la remorque de l’Allemagne, affirme qu’il y aura des sanctions. Quant aux États-Unis, jamais ils n’auront paru aussi faibles. On parle même déjà de rompre les discussions sur la délivrance de… visas. Pas encore question de toucher aux avoirs russes dans les banques occidentales ou de prendre des sanctions visant des personnalités de premier plan.

Comme avec la Syrie, dès que Poutine entrouvrira une porte de sortie, qui – soit dit en passant – sécurisera ses acquis, nous verrons les occidentaux s’y précipiter en se targuant d’avoir fait plier les Russes. Je n’ai évidemment pas de solution à ce problème, un problème que les Ukrainiens eux-mêmes ne savent comment gérer. Faut-il rappeler que malgré des milliers de soldats déjà présents en Crimée, des casernes bloquées, des navires de guerre dans les ports de Crimée, le gouvernement issu de la révolution hésite lui-même à répondre à une véritable agression, si ce n’est par des diatribes et des appels à sanctionner la Russie?

Si les démocraties occidentales s’étaient résolues à intervenir en Syrie, peut-être Vladimir Poutine aurait hésité à mener cette partie d’échec. Tout au moins aurait-il eu meilleure opinion de nations qu’il méprise pour leur faiblesse. Lors de la réunion du conseil de sécurité de l’ONU, il fut dit que la Russie menait une opération du XIXème siècle et que dans le monde d’aujourd’hui, cela était inacceptable. Peut-être la Russie rejoue-t-elle une pièce de théâtre démodée mais l’Occident, lui, vit dans un monde de relations internationales qui n’a jamais existé, hormis dans ses rêves kantiens les plus fous.

Paul Godefrood